Éditos

Publié le : 09/03/2026

La guerre des narratifs

Quelque chose d’immense est en train de s’opérer depuis le Golfe persique.

Une transformation profonde de l’ordre mondial, qui ne se joue pas seulement sur les lignes de front, dans les budgets militaires ou dans la course à la croissance du PIB.

Elle se joue dans un espace plus diffus, plus décisif : celui des récits.

Nous assistons à une guerre des narratifs. Amplifié par des superpuissances.

Deux puissances politiques, Washington et Moscou, déploient aujourd’hui des machines narratives d’une efficacité implacable. Leur influence ne tient pas seulement à leur puissance économique ou militaire, mais à leur capacité à produire des histoires capables d’organiser la perception du réel.

Dans ce nouveau règne de la toute puissance, contrôler le narratif revient souvent à contrôler l’interprétation même des faits.

La Russie de Vladimir Poutine en offre une démonstration spectaculaire. Depuis trois ans, la guerre en Ukraine est largement décrite comme une progression inexorable de l’armée russe. L’idée d’une victoire lente mais inévitable s’est imposée dans une partie de l’espace médiatique mondial.

Or cette évidence mérite d’être interrogée.

Le front ukrainien évolue très peu. Les avancées russes, lorsqu’elles existent, se mesurent en kilomètres carrés sur un territoire immense. Selon plusieurs estimations du renseignement militaire otanien, il faut en moyenne des centaines de soldats russes pour conquérir un seul kilomètre carré ukrainien. Mais ces chiffres importent moins que la perception qu’ils produisent.

Pour le Kremlin, l’enjeu n’est pas seulement territorial. Il est narratif. Maintenir l’idée d’une avancée constante suffit à nourrir l’image d’une puissance historique qui ne recule jamais : la Russie éternelle.

Dans cette logique, la victoire militaire devient secondaire. Ce qui compte est d’imposer un récit crédible.

L’histoire des empires montre que leur puissance repose souvent sur cette capacité à organiser l’imaginaire politique. Quand la contrainte ne suffit plus, le récit prend le relais. Il donne sens aux sacrifices, il transforme l’incertitude en destin, et il stabilise une réalité précaire.

Les mots, les images, les chiffres, les symboles : tout devient un instrument de cette bataille.

La politique américaine contemporaine obéit, sous une forme différente, à une logique comparable.

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump s’emploie à transformer la présidence américaine en une scène du spectacle permanent. Les décisions, les déclarations et les crises successives composent une narration continue de sidération dans laquelle les États-Unis apparaissent comme la seule puissance capable de réparer le monde.

Dans ce récit, l’Amérique n’est jamais en position de faiblesse. Elle est toujours la force centrale autour de laquelle les autres acteurs doivent orbiter.

Pourtant, les faits projettent une photographie plus complexe.

Lorsque Washington tente de rassembler une coalition internationale autour de ses nouvelles initiatives diplomatiques ou militaire, l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous. Plusieurs puissances régionales se tiennent à distance. Les alliés traditionnels eux-mêmes affichent des hésitations inédites. Le contraste entre l’ampleur du récit et la réalité du soutien international est frappant.

Mais, là encore, la cohérence factuelle n’est pas l’objectif principal. L’objectif est d’imposer un cadre interprétatif dans lequel la puissance américaine apparaît comme une évidence. Comme l’explique si bien la revue du Grand Continent, Donald Trump raconte le monde à la première personne.

Nous pouvons aller plus loin dans ce raisonnement. Trump sait qu’il dirige un empire.

Il sait aussi que les empires ont besoin d’une verticalité incarnée et autoritaire. Ils doivent attirer, contraindre, embarquer dans leur champs gravitationnel, partenaires, clients et vassaux.

Et comme tout empire, il lui faut une figure, un Alexandre.

Alexandre le Grand avait compris que la puissance impériale repose autant sur le récit que sur les armes. Ses conquêtes étaient présentées comme l’accomplissement d’un destin personnel. L’empire macédonien s’organisait autour de son charisme, de sa légende, de la mise en scène permanente de sa propre grandeur. Il faisait diffuser partout l’histoire de ses victoires.

C’est l’essence même du narratif impérial.

Donald Trump déploie une logique comparable, dans un espace radicalement différent. Son narratif fonctionne pour une raison simple.

Il produit deux effets politiques puissants : la sidération et la confusion.

L’accumulation rapide d’annonces, de crises, de ruptures et de tensions empêche toute stabilisation du jugement. Le temps est alors si contracté que le débat public et l’analyse restent en permanence en retard sur l’action produite.

Machiavel le savait déjà : comprendre les mécanismes du pouvoir, c’est commencer à les affaiblir.

Et l’Europe dans ce fracas géopolitique ? Elle se trouve dans une situation singulière.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le continent a largement vécu dans un récit construit ailleurs. Les États-Unis ont fourni le cadre interprétatif de la reconstruction européenne : celui d’un continent dévasté par ses propres excès nationalistes, sauvé et stabilisé par l’ordre libéral américain.

Ce récit a structuré pendant des décennies l’imaginaire politique européen. Il a justifié l’architecture de sécurité du continent et la centralité de l’alliance atlantique qui a transféré les velléités de puissance au protecteur américain. Mais il montre aujourd’hui ses limites.

La perception des États-Unis évolue rapidement dans l’opinion publique européenne.

Pour la première fois depuis longtemps, certains Européens envisageraient la possibilité d’un affrontement politique, voire stratégique, avec Washington notamment au Groenland.

Ces évolutions traduisent moins une hostilité immédiate qu’un changement profond de perception. Le cadre narratif qui organisait la relation transatlantique depuis 1945 se fissure.

Or un espace politique ne peut exister durablement sans récit commun.

L’Europe dispose d’institutions, d’une économie puissante et d’une capacité militaire en reconstruction. Mais elle reste fragile sur le terrain symbolique.

Elle ne s’est pas encore racontée à elle-même.

L’autre espace qui semble spectateur de cette instabilité n’est pas épargné. Le monde arabe et l’Afrique vivent eux aussi une crise narrative profonde.

Depuis la fin des empires coloniaux, ces régions ont oscillé entre plusieurs récits concurrents sans parvenir à stabiliser un horizon commun d’une communauté de destin. Les récits nationalistes qui avaient porté les indépendances se sont épuisés. Les promesses de développement et de modernisation ont souvent été contredites par les crises économiques et les régimes autoritaires. Quant aux grands projets idéologiques du XXᵉ siècle, panarabisme, islamisme, ils se sont fragmentés au fil des décennies en créant désillusion et appauvrissement économique et intellectuel.

Dans ce vide, des puissances empires ou émergeantes tente de s’y engouffrer pour exporter leurs modèles. Comme la Chine ou encore la Turquie. L’un diffuse un récit de modernisation souveraine, où la croissance et les infrastructures remplacent les anciennes promesses démocratiques, l’autre un nationalisme autoritaire nostalgique de la vassalisation ottomane pour faire le contrepoids idéologique de l’hégémonie occidentale. Ce sont des modèles qui séduisent des générations en quête de repères idéologique et des cadres d’interprétation.

C’est pourquoi l’espace afro-arabe est devenu l’un des principaux théâtres de la guerre des narratifs importées. Une sorte compétition sans merci entre différentes visions du monde : celle de l’Occident libéral, celle des puissances autoritaires émergentes, celle des États rentiers du Golfe, et celle de mouvements politiques et religieux qui proposent leurs propres projets civilisationnels.

A part quelques exception près, comme le Maroc qui puise son récit dans une histoire politique millénaire qui l’immunise contre les ingérences des récits, tous les pays de la région se cherchent.

Dans un monde où les puissances organisent la réalité par les narratifs qu’elles diffusent, cette absence devient un handicap stratégique.

Car les empires du XXIᵉ siècle ne se contenteront pas de contrôler des territoires, ils chercheront à contrôler la manière dont le monde est raconté.

Et les sociétés qui ne produisent pas leurs propres récits finiront toujours par habiter ceux des autres.

Hamza Hraoui

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