Analyses

Publié le : 04/03/2024

Philippe Etienne : la polarisation de nos sociétés constitue un défi majeur pour nos démocraties

Ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis, Philippe Etienne est un diplomate de carrière. Outre les postes d’ambassadeur à Belgrade, Bonn, Bruxelles (représentant permanent auprès de l’UE), Moscou, ou encore Bucarest, Philippe Etienne a exercé diverses fonctions à Paris, notamment comme directeur général de la coopération internationale et du développement et président de l’AEFE.

Il a également travaillé dans plusieurs cabinets ministériels : Bernard Bosson, Hervé de Charette, Bernard Kouchner, tous ministres des Affaires étrangères et/ou européennes. Il sera le premier conseiller diplomatique, puis sherpa du président de la République Emmanuel Macron en 2017.

Philippe Etienne, qui a récemment été nommé à la tête de la « mission de la Libération », a accepté l’invitation de la Newsroom pour parler des relations transatlantiques, et du multilatéralisme à l’aune de la reconfiguration de l’ordre mondial.

Après avoir officié en tant que conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron, vous avez été nommé ambassadeur à Washington.

Est-ce que selon vous, ce phénomène de polarisation croissante de la société, que nous pouvons constater aux États-Unis et qui trouve un certain écho ici, en France, affecte-t-il la pérennité du modèle de démocratie libérale occidentale et à fortiori son softpower dans le monde face à des contre-modèles chinois ou turcs qui pourraient faire la différence ?

Oui, la polarisation croissante de nos sociétés constitue un défi majeur pour nos démocraties. Elle est marquée par plusieurs facteurs : d’une part, notre modèle démocratique est sérieusement contesté par certaines puissances mondiales, et d’autre part, elle est étroitement liée à une révolution qui a débuté avec l’avènement d’internet et qui s’est accentuée avec l’émergence des réseaux sociaux. Cette évolution redéfinit la manière dont l’information est transmise et influe sur la construction de la citoyenneté. C’est pourquoi je suis convaincu que l’éducation à l’information, en particulier dans nos écoles pour les jeunes, revêt une importance capitale.

Lorsque j’étais conseiller diplomatique du président de la République, je me rappelle que nous avions travaillé avec Reporters sans frontières. L’objectif était d’aider la profession à améliorer la qualité de l’information dans nos sociétés et à défendre la liberté de la presse dans un contexte où le travail des journalistes est de plus en plus ardu.

« J’ai observé cette polarisation, surtout aux États-Unis, comme beaucoup d’autres. Elle se manifeste par une tendance à cloisonner les opinions, une montée de l’intolérance, une difficulté à écouter les arguments des autres et donc à construire un consensus. »

Je doute que cela corresponde aux aspirations de la plupart des Américains. Je pense que beaucoup d’entre eux ne supportent pas cette polarisation, mais en même temps, elle influence les partis politiques. Cette influence est particulièrement notable dans la manière dont ces partis sont structurés, notamment à travers le système des primaires, où s’expriment souvent les militants les plus radicaux. Ce malaise ressenti par de nombreux Américains se manifeste également par une tendance croissante à se déclarer indépendants dans les sondages plutôt que d’adhérer à l’un ou l’autre des partis politiques, même si les républicains et les démocrates demeurent les forces prédominantes dans le paysage politique américain.

Le mode électoral ?

Vous avez raison. Le système électoral en général, qui est très ancien et lié aux principes fondateurs de la République américaine, suscite des sentiments d’injustice. Par exemple, le système de deux sénateurs par État ou celui des délégués par État qui élisent ensuite le président. On constate que les différents territoires américains ne sont pas représentés de manière égale.

« Le président des États-Unis aujourd’hui, tout comme il y a quatre ans, est en réalité choisi par les populations de seulement cinq ou six États. Les autres États et leurs populations jouent pratiquement aucun rôle dans le choix entre les deux candidats. »

Néanmoins, on observe la persistance du bipartisme, même si la polarisation entre les partis reste présente.

Hier, j’ai lu les propos d’un professeur de Princeton qui affirmait qu’en plus des actions de Trump, judiciariser cette phase primaire serait préjudiciable à la démocratie.

Vous avez raison, ce sont des éléments à considérer. Cette discussion s’est engagée à la suite des décisions prises au Colorado et dans le Maine, où le candidat Donald Trump n’a pas été inclus dans la liste des candidats présentés pour les primaires. Ces décisions, notamment celle du Colorado qui a été prise par voie judiciaire, ont suscité diverses réactions politiques, comme vous l’avez mentionné, y compris chez les démocrates. Par exemple, en Californie, l’autorité compétente a rejeté la proposition qui avait été acceptée par l’autorité équivalente dans l’État du Maine, arguant que cela allait à l’encontre des principes démocratiques. Ainsi, une série de débats passionnants ont émergé, méritant une attention particulière.

C’est un débat fascinant à observer, surtout pour un grand continent comme l’Europe, qui, depuis le conflit en Ukraine, dépend plus que jamais des États-Unis et de l’OTAN pour sa sécurité. Par conséquent, ce qui se passe au niveau national aux États-Unis revêt toujours une grande importance. Malheureusement, en France, nous ne suivons pas suffisamment ce contexte pré-électoral.

Dans ce contexte d’année électorale cruciale aux États-Unis, nombreux sont ceux, notamment parmi les Européens, qui craignent un retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Au vu des sondages le donnant favori, les Européens doivent se préparer à un scénario du retour en arrière sur le plan du multilatéralisme, dans lequel la coopération transatlantique serait mise à mal.

Ainsi les défenseurs d’un partenariat étroit avec les États-Unis pourraient se retrouver dans une position inconfortable si ces élections ouvrent la voie à un président isolationniste à la Maison-Blanche. Dans le même temps, l’Ukraine rappelle le rôle de l’OTAN plus que jamais central dans la dissuasion avec la Russie. Comment, selon vous, la France et l’Europe devraient se préparer à cela, et quels impacts cela pourra avoir dans l’émergence d’une Europe de la défense hors OTAN ?

Photo des participants et participantes au Sommet de Versailles, le 10 mars 2022. ©Maxppp – Eric Lalmand / Belga photo

Il y a beaucoup d’élections importantes cette année. Celle aux États-Unis est très importante, mais je soulignerai l’importance des élections qui auront lieu entre le 6 et le 9 janvier en Europe pour le Parlement Européen. Il y a beaucoup de grandes démocraties également, comme l’Inde ou l’Indonésie, qui votent cette année. 

On est encore assez loin de cette élection américaine. Durant l’été, on a la réunion de deux conventions, la convention Républicaine en juillet, et Démocrate en août qui se consacrent aux choix de leurs candidats.

« L’élection elle-même a lieu début novembre et comme souvent aux États-Unis, même s’il y a d’autres sujets, la situation économique et la perception de la situation économique par les électeurs jouent un rôle très important. »

Or, la situation économique aux États-Unis est bonne, voire très bonne. L’inflation baisse et le chômage est très bas. Tous ces paramètres peuvent déterminer une évolution de la perception de la situation économique de chaque Américaine et de chaque Américain.

Il y a d’autres grands débats, notamment sur l’immigration comme en Europe, qui sont très importants. On le voit avec les discussions actuelles entre les républicains et les démocrates au Sénat. Débat lié à l’aide à l’Ukraine, Israël et l’Indo Pacifique.

Aujourd’hui, il est vrai qu’il y a des électeurs qui sont encore plus déterminés à voter pour tel ou tel candidat.

Les traités transatlantiques ne seront pas touchés ?

©️ Philippe Etienne/ Twitter

Évidemment, nous avons vu lors de son élection en 2016 les choix politiques de Donald Trump avec une vision très bilatérale et le retrait du multilatéralisme comme dominante, que l’on peut supposer retrouver s’il est élu. Il y a également la question de la sécurité européenne, surtout dans le contexte de l’invasion russe et donc la question de la défense européenne.

« Au-delà de cela, je dirais que quel que soit le résultat de l’élection présidentielle américaine, il y a une tendance lourde qui est que les Américains, quels qu’ils soient, nous disent : « Vous Européens, prenez plus en charge vos affaires et votre sécurité. »

Les Américains aujourd’hui se soucient en réalité beaucoup plus de l’Indo-Pacifique avec la compétition avec la Chine. Ils ont certes été obligés de réagir à l’invasion de l’Ukraine. Ils l’ont d’ailleurs fait en bonne intelligence avec les Européens.

Cependant, la tendance forte est que les Européens doivent plus se prendre en charge. C’est d’ailleurs aussi l’agenda fixé sous présidence française de l’UE par le sommet de Versailles, juste après l’invasion de l’Ukraine, sur la souveraineté de l’Europe dans les domaines de l’énergie, de la défense et de la sécurité ou encore dans les secteurs critiques de l’économie. Cet agenda nous l’avons, il faut le mettre en œuvre. La notion de sécurité qu’il développe va d’ailleurs au-delà de la défense. Aujourd’hui, la sécurité d’un pays est aussi liée, on le voit bien par exemple avec la guerre en Ukraine, à sa dépendance énergétique.

J’ajouterai deux remarques :

1)Tout d’abord, les choses ont bougé en Europe de manière assez spectaculaire, même si ce n’est pas assez rapide au vu de l’évolution du monde autour de nous. Pour la première fois depuis quelques années, avant même l’invasion de l’Ukraine et a fortiori depuis l’invasion de l’Ukraine, le budget européen, avec l’accord du Parlement européen qui était autrefois totalement opposé, finance des dépenses militaires. Cela n’existait pas avant, à Bruxelles c’était tabou. Aujourd’hui, nous avons cette facilité européenne qui permet de financer l’aide militaire à l’Ukraine, nous avons un programme qui permet de développer des capacités technologiques nouvelles en matière de défense, nous avons une série d’actions pour accélérer et améliorer la production de munitions, même si nous ne délivrons pas au rythme auquel nous voudrions.  Nous avons même un programme pilote pour la production de capacités militaires. Il y a une direction générale dans la Commission sur la défense et l’espace. Quand on additionne tout ce qui a été fait, c’est assez impressionnant quand même et la France a joué un rôle important dans cette évolution.

2) Ensuite, vous avez parlé de l’OTAN : il faut considérer que beaucoup de pays européens qui n’ont pas eu les mêmes développements politiques et de défense que la France (depuis le Général de Gaulle jusqu’aux deux lois de programmation militaire qui ont doublé notre budget de défense) l’OTAN a toujours représenté et représente le cadre essentiel de leur défense nationale. Je crois donc que l’objectif aujourd’hui doit être vraiment de donner corps à ce pilier européen de l’alliance atlantique dont il est question depuis longtemps.

Ce que nous pouvons déduire de vos propos très pertinents, Monsieur l’Ambassadeur, c’est que cet éveil géopolitique européen est acté, et que les États-Unis ne feront pas obstacle à une Europe de la défense ou à une autonomie de la défense.

Les États-Unis est un terme très générique. Je vous parlais de ce que me disaient mes interlocuteurs dans la sphère des Think Tanks, mais aussi parfois chez certains politiques, non pas par idéologie, mais par raisonnement stratégique.

« L’intérêt des Américains c’est d’avoir des alliés pas trop faibles, mais cela dépend finalement de qui et de quels intérêts américains vous parlez. »

Je prends l’exemple le plus évident de l’industrie de défense. J’imagine que les grands producteurs américains ont pour intérêt naturel de continuer à avoir autant de marchés que possible en Europe, ce qui est tout à fait normal. Cependant, si l’on se place d’un autre point de vue, vraiment stratégique, ce que nous apprenons de l’Ukraine, nous constatons que les Américains, principaux fournisseurs de matériel, ne parviennent pas eux-mêmes, par contraintes et par choix politique, à fournir à l’Ukraine tout ce dont elle a besoin.  C’est évidemment encore plus vrai dans la situation actuelle de l’Europe. Nous avons donc un intérêt commun à développer la base industrielle et technologique de défense en Europe au-delà des possibles concurrences commerciales, et nous commençons à voir ceci évoluer concrètement, avec par exemple l’industrie des munitions.

Quand je parlais d’idéologie, je faisais surtout référence à certains qui avaient une grille de lecture très politisée des relations transatlantiques, vous, vous parlez notamment du corpus des valeurs qui serait partagé entre l’Europe et les États-Unis.

Nous allons maintenant nous tourner vers le Moyen-Orient, actualité oblige. Ces trois derniers mois ont été marqués par les actions des rebelles yéménites Houthies, peu connus en Europe et surtout en France, bien qu’ils soient alliés de l’Iran, qui ont déstabilisé le trafic maritime international en mer Rouge. En réponse à ces attaques, Washington et Londres, deux fidèles alliés, ont mené des frappes contre des cibles militaires Houthies au Yémen. Est-ce le signe d’un retour des Américains au Moyen-Orient ?

Des partisans houthistes, lors d’une célébration dans la capitale yéménite de Sanaa en septembre 2021. ©Photo Sipa/Hani Mohammed

Lorsque j’étais Ambassadeur aux États-Unis, j’ai remarqué que les Américains en général, que ce soit sous Trump ou sous Biden, il y a un point commun qui était la volonté de ne plus s’engager militairement à l’extérieur. Le meilleur exemple est le retrait de Kaboul qui a été décidé sous Trump et entériné par Biden, ce qui s’est fait dans des conditions très critiquées. En tout cas, c’est un choix politique clair des deux administrations successives.

Je crois que par rapport à la Russie, ainsi qu’au Proche-Orient, l’espoir américain était que ces deux zones très compliquées malgré tout pourraient être gérées d’une manière telle que les moyens américains, y compris en matière de sécurité, mais aussi politique, pourraient se porter sur l’Indo-Pacifique. Comme souvent, les événements empêchent les choix politiques de se réaliser comme souhaité, et cela a été le cas à la fois pour l’invasion en Ukraine et pour la crise qui s’est déclenchée après l’attentat terroriste du 7 octobre, suivi de la guerre à Gaza.

« Je pense que les Américains continuent toutefois à vouloir éviter de s’engager militairement à l’extérieur et continuent à prioriser l’indo pacifique. »

Dans les deux cas, Ukraine et Gaza, on a observé une très grande activité de la diplomatie américaine, par exemple en ce moment les nombreuses tournées du Secrétaire d’Etat Blinken au Proche Orient et un discours de plus en plus ferme tenu au Premier ministre Netanyahou.

Rappelons-nous qu’il y a eu un premier épisode de tensions autour de Gaza, un an et demi avant, rapidement conclu par Washington avec l’aide de l’Égypte notamment. Mais ce qui se passe actuellement au Proche-Orient est beaucoup plus important à la fois à travers la dimension iranienne et parce que la question palestinienne est remise au centre du jeu alors que certains croyaient l’avoir un peu effacée avec les accords d’Abraham. La nécessité des deux États vivant en paix l’un à côté de l’autre revient ainsi en force dans les positions américaines.

Je reviens à votre question, je pense que certes les Américains sont bien décidés à faire tout ce qu’ils peuvent pour contribuer à une telle solution, ou à empêcher de donner une victoire à Poutine, mais leurs priorités restent les mêmes, autour du Pacifique. Donc, au Proche-Orient, on constate dans les relations entre les États-Unis et les grands pays de cette région qu’ils cherchent aussi à tenir compte des préférences et des choix de leurs partenaires, des autres puissances régionales qui ont chacune leurs objectifs.

Dans une complexité telle qu’aujourd’hui, c’est pourquoi vous expliquez que les États-Unis ne peuvent finalement pas quitter le Moyen-Orient, car pour d’autres puissances, le Moyen-Orient n’est plus l’apanage des États-Unis. On l’a vu avec les accords sous l’égide de Pékin et Téhéran.

Effectivement, cela est devenu un terrain de jeu politique pour la Russie, comme on le sait. Un terrain de jeu incluant également des aspects militaires pour la Russie. Pour la Chine, son implication n’est pas nouvelle sur le plan économique, mais en politique, oui.

Cela signifie simplement que les Américains ont compris qu’il fallait s’investir de nouvelles manières, avec des modalités différentes de la position traditionnelle des États-Unis. Auparavant, les pays de la région dépendaient des Américains pour leur sécurité d’une manière plus exclusive encore. Aujourd’hui, ils entendent naturellement utiliser les différentes options qui s’offrent à eux et les optimiser ce qui ne veut pas dire qu’ils entendent relâcher leurs liens de sécurité avec les Etats-Unis.

Oui, c’est parce qu’il y a évidemment un petit passif historique entre les pays du Golfe et leurs relations avec Londres et Washington.

Restons dans le sud. Le conflit russo-ukrainien a révélé un fossé ou du moins, des grilles de lecture géopolitiques foncièrement différentes, entre le Nord et le Sud. La guerre à Gaza est venue creuser un peu plus cette fracture entre deux hémisphères qui semblent ne plus se comprendre. Comment selon vous l’axe transatlantique devra intégrer des acteurs du « sud global » dans les affaires du monde ? Ne serait-ce pas là une occasion pour opérer un rééquilibrage planétaire dans la gouvernance mondiale ?

Des dirigeants mondiaux, financiers, représentants de la société civile ont assisté à la séance de clôture du Sommet du nouveau pacte financier mondial, au Palais Brongniart, à Paris. ©POOL

Alors, en ce qui concerne la France, ce n’est pas une préoccupation nouvelle. Je pense que si un pays, notamment depuis la première élection d’E. Macron, a montré sa volonté de mieux intégrer les pays qu’on appelle maintenant du sud global dans les affaires du monde, c’est bien la France.

Je pense, par exemple, au récent sommet de Paris sur les questions d’investissement pour la transition énergétique, qui a abouti à ce texte montrant qu’on peut concilier la lutte contre la pauvreté et la lutte contre le changement climatique, y compris dans les pays en développement qui ont encore un besoin très fort en développement. Ce texte, c’est la charte pour les peuples, la paix et la planète. La réforme du système de gouvernance internationale, l’émission de droits de tirages spéciaux supplémentaires par le FMI et leur allocation en partie aux pays qui en ont le plus besoin, venant des pays les plus riches, la réforme de la Banque mondiale, voilà les vrais enjeux pour le Sud, ceux sur lesquels la France est particulièrement engagée. 

Aussi, la réforme du conseil de sécurité.

La France a depuis longtemps aussi soutenu ou fait des propositions, y compris sur le droit de veto.

Bien plus qu’une simple prise de conscience déjà ancienne, notre pays a agi. J’ai également vécu le lancement des One Planet Summit avec le président Macron, qui ont aussi associé les pays du sud dès le début pour favoriser leurs transitions climatique et énergétique. Aussi, le problème de la biodiversité : vous avez vu tous les déplacements du président de la République jusqu’au Pacifique, en Afrique centrale, sur les enjeux de la déforestation, les enjeux de la biodiversité. S’il y a un pays qui s’active avec des propositions et des actions concrètes, c’est bien la France.

Ainsi, la propagande parfois agitée par la Russie et la Chine sur le Sud global, qui serait l’allié de la Chine et de la Russie contre l’Occident, ne tient pas la route, car ce Sud global est composé de pays très différents les uns des autres et qui ont d’ailleurs adopté des positions politiques très différentes sur des sujets tels que l’invasion de l’Ukraine et ont en majorité condamné aux Nations-Unies l’invasion russe. Mais c’est vrai, je vous rejoins sur le point que nous, Occidentaux, ne devons pas compter sur le soutien automatique de ces pays. D’abord car ils ont leurs propres priorités et je ne vois pas pourquoi ils ne les défendraient pas ; ensuite car souvent ces pays nous disent qu’il y a un double standard. Et c’est vrai que sans revenir sur l’importance stratégique de la guerre en Ukraine, nous avons des conflits très sanglants en Éthiopie, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique, ainsi que ce qui se passe en Syrie.

« Je ne crois pas que nous, Occidentaux, puissions être accusés de deux poids deux mesures, et nous devons même récuser avec énergie ce reproche, car d’autres sont encore plus susceptibles d’être accusés de deux poids deux mesures, mais nous devons quand même tenir compte de cette réalité. »

Ce qui nous met dans une position d’autant plus légitime pour dire à nos amis de ces pays en Amérique latine, en Afrique, dans les pays musulmans en Asie du Sud-Est, etc. : « écoutez, ce que la Russie fait en Ukraine n’est pas seulement un conflit régional, cela vous concerne. C’est une violation totale de la Charte des Nations Unies, des principes sacrés de souveraineté et d’intégrité territoriale qui concernent toute la communauté internationale ». Nous avons d’ailleurs encouragé les pays arabes, africains à se rendre en Ukraine, en Russie, et avons beaucoup insisté auprès de la Chine et d’autres puissances sur la responsabilité de tous les pays, de tous les continents. Nous devons comprendre que ces pays que nous avons essayé de sensibiliser ont leurs propres intérêts, parfois d’autres conflits à leurs portes, et c’est cet équilibre qu’il faut trouver.

Dans la perspective des 80 ans du Débarquement en juin 2024, le Président de la République vous a nommé à la tête de la « mission de la Libération », groupement d’intérêt public (GIP) chargé d’organiser les cérémonies de commémoration des débarquements, de la Libération de la France et de la Victoire. Pouvez-vous nous parler du programme pour ce 80ème anniversaire du Débarquement ?

En deux mots, c’est un programme qui s’étend sur les deux années 2024 et 2025. On va célébrer les deux débarquements de Normandie et de Provence, ainsi que la libération des grandes villes comme Paris et Strasbourg. Ce sont aussi des événements tragiques, comme le massacre d’Oradour-sur-Glane, et plus tard la libération des camps de concentration, la découverte de l’horreur de la Shoah. C’est la libération des dernières poches du territoire français, le retour de la liberté et de la démocratie, par exemple le droit de vote enfin accordé aux femmes.

Le plus important pour moi dans ce programme, c’est la transmission aux jeunes d’aujourd’hui de la mémoire de ces événements, c’est à dire du sacrifice consenti par des jeunes de cette période devenus nos libérateurs, ceux venus d’outremer comme ceux qui se sont levés au sein de la Résistance. Cela pour rappeler une chose très simple mais aussi essentielle : la valeur, le prix, de notre liberté.

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