Éditos
Publié le : 04/05/2026
Le détroit d’Ormuz et la fin de l’interrègne.
Hamza Hraoui, notre co-fondateur, propose une analyse éclairante des dynamiques à l’œuvre, depuis les événements en cours dans le golfe persique, à travers une lecture stratégique des récits et des perceptions, apportant ainsi de précieuses clés de compréhension…
Que se passe-t-il réellement dans le détroit d’Ormuz ?
Cette question occupe les chancelleries, les marchés, les états-majors. Elle traverse Washington, Paris, Riyad. Mais savons-nous vraiment ce qui s’y joue ?
Savons-nous mesurer l’état réel des négociations, l’ampleur exacte des destructions infligées au pouvoir iranien, ou encore la solidité des lignes rouges proclamées par les uns et les autres ?
Nul ne peut, à ce stade, confirmer les données avancées. Un flou demeure. On l’appelle parfois propagande. Il ressemble surtout à ce brouillard épais qui précède les grands basculements.
Dans ce chaos géopolitique et informationnel, Pékin apparaît paradoxalement comme un immense îlot paisible.
La Chine observe. Elle parle peu. Elle laisse les autres user leurs nerfs, leurs arsenaux, leurs récits. Elle constate, sans doute, que l’asymétrie technologique et militaire qui écrase les forces sur le terrain ne produit plus, à elle seule, de résultat politique décisif. L’hyperpuissance ne suffit plus toujours à faire obéir le monde.
C’est peut-être cela qui se joue dans le détroit. Mais pour le moment, le monde regarde le prix du baril de Brent.
La désignation française de « l’Empire du Milieu » n’a jamais porté autant de sens. La Chine veut réinstaller sa centralité dans le monde.
Elle ne propose pas seulement des usines, des ports, des routes, des batteries, des drones ou des minerais. Elle propose désormais une architecture mentale. Un contre-modèle.
Ce contre-modèle peut séduire.
Pas nécessairement par amour de Pékin. Plutôt par rejet d’un ordre international qui promet l’universalité, mais distribue trop souvent l’exception.
Pour de nombreux États, la Chine représente une alternative économique et devient aussi une porte de sortie politique. Une manière de commercer sans s’aligner.
Le yuan avance déjà dans les interstices de ce monde fragmenté. Sans remplacer le dollar, il progresse là où la contrainte américaine crée elle-même le besoin d’un autre circuit. Selon les données SWIFT disponibles, le renminbi s’est installé parmi les principales monnaies de paiement internationales : sa part reste modeste, mais son évolution est inexorable.
Et pendant que l’Occident est englué dans le débat sur la dette souveraine, la deuxième économie mondiale affiche 5 % de croissance au premier trimestre 2026, dans un contexte de guerre au Moyen-Orient, de pression tarifaire américaine et de crise immobilière persistante : c’est presque insolent.
Et le détroit d’Ormuz donne à cette mutation une image saisissante.
Des rapports récents ont indiqué que l’Iran proposait, ou exigeait, selon les cas, des mécanismes de passage et d’escorte maritime rémunérés en yuan ou en cryptoactifs, afin de contourner les canaux financiers occidentaux. Bloomberg a rapporté, début avril, que des opérateurs de tankers avaient reçu de telles offres.
Le mouvement est là.
Dans l’une des artères énergétiques les plus vitales du monde, au cœur même d’un système longtemps garanti par la puissance navale américaine, une puissance sanctionnée par l’Occident tente d’imposer une monnaie non occidentale comme condition de fluidité.
Car la monnaie n’est jamais neutre. Elle est une mémoire de la puissance. Elle est une promesse de protection. Depuis la fin de la guerre froide, le dollar a été l’infrastructure invisible de l’ordre mondial. On commerçait en dollars, on empruntait en dollars, on sanctionnait en dollars ; on obéissait souvent par le dollar.
Pékin n’a, au fond, pas besoin de déclarer la guerre à cet ordre pour l’affaiblir. Il lui suffit d’offrir des solutions. Le modèle chinois n’est pas universaliste. Il ne prétend pas convertir. Il ne demande pas d’adhésion morale. Il propose une transaction : stabilité contre alignement minimal, développement contre silence politique, souveraineté affichée contre dépendance organisée.
Beaucoup d’États y verront un piège. D’autres y verront une chance. Certains y verront simplement, comme le dit Ghassan Salamé, une forme de polygamie géopolitique.
Pendant ce temps, l’Europe hésite.
Elle commente, condamne. Elle s’inquiète. Elle peine encore à comprendre que le monde qui vient ne se jouera pas seulement entre démocratie et autoritarisme, entre droit et force, entre Occident et reste du monde. Il se jouera aussi entre dépendance et capacité d’action.
Or l’Europe risque d’être prise en tenaille.
D’un côté, une Amérique plus brutale, plus transactionnelle, plus impatiente, qui demande l’alignement sans toujours garantir le parapluie de l’OTAN. De l’autre, une Chine plus méthodique, plus industrielle, plus patiente, qui offre aux puissances émergentes une voie de contournement. Entre les deux, l’Europe peut devenir un espace de normes sans puissance militaire, un marché sans stratégie industrielle, ou encore une conscience sans force géopolitique. Une sorte de commentateur moral du siècle.
Le réveil européen, qui pourra être aussi bénéfique à son voisinage au sud de la Méditerranée, ne doit pas être une nouvelle forme de vassalisation heureuse. Il faudra retrouver les moyens de ne plus subir le choix des autres. Cela suppose une politique industrielle techno-centrée, une souveraineté énergétique qui passe par une décarbonation massive (la guerre en Iran a rappelé les vulnérabilités structurelles des Européens vis-à-vis des énergies fossiles) et une diplomatie adossée à une véritable capacité d’action militaire dissuasive.
Pour la première fois depuis un siècle, le sens de l’histoire ne va plus naturellement vers l’Occident. Il ne va pas encore vers Pékin.
Mais il s’éloigne déjà de l’évidence occidentale.
Et c’est précisément dans cet intervalle, entrouvert par la fin de l’interrègne, que l’homme politique doit produire de la décision. Dans ce moment de bascule, l’inertie peut être fatale. Ceux qui se réveillent trop tard ne choisissent plus leur place : ils découvrent seulement celle qu’on leur a laissée.
C’est en recevant Sylvie Bermann que l’évidence chinoise s’est imposée à nous. Comment parler de la guerre en Iran sans évoquer la discrétion de Pékin ?
Nous avons alors décidé de publier l’entretien en intégralité.
Bonne lecture.