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Publié le : 04/05/2026
Rencontre exclusive avec Sylvie Bermann
Sylvie Bermann, ancienne Ambassadeure de France au Royaume-Uni, en Chine et en Russie, partage avec la Newsroom MGH Partners sa lecture des recompositions stratégiques en cours. Forte d’une expérience rare au plus près des grandes puissances, et d’une connaissance fine des dynamiques diplomatiques européennes, elle éclaire la crise du multilatéralisme, les conditions d’une puissance européenne plus crédible, ainsi que les implications géopolitiques du rapprochement sino-russe. Elle revient également sur la place de la dissuasion dans l’architecture de sécurité du continent et sur les vulnérabilités démocratiques à l’ère des crises hybrides.
Madame l’Ambassadeure, parlons du rôle de la France sur la scène internationale. La France dispose d’atouts considérables : un siège permanent au Conseil de sécurité, un réseau diplomatique parmi les plus importants au monde, le plus puissant en Europe, je crois, et une tradition d’indépendance incarnée par ce qu’on peut encore qualifier de doctrine gaulliste. Mais on le sait aussi, le multilatéralisme est mis à mal, le Conseil de sécurité est paralysé, et le retour de la force est là. Dans ce contexte, comment la France peut-elle articuler son action diplomatique et adapter ses formes de puissance ? Comment peut-elle redonner aux diplomates leurs lettres de noblesse ?
C’est une question vaste et extrêmement difficile, dans ce temps où les rapports de force priment clairement sur le droit international, alors que nous avons vécu pendant des années avec l’ONU comme référence centrale de nos diplomaties, et la Charte comme norme supérieure aux droits nationaux. Aujourd’hui, comme vous l’avez dit, le Conseil de sécurité est totalement paralysé, doublement, même : par la Russie à cause de la guerre en Ukraine, et par les États-Unis sur le Moyen-Orient, comme c’est d’ailleurs le cas depuis assez longtemps. La France, en tant que membre permanent, avait dans le monde un statut singulier. Elle ne le perd pas totalement, car l’institution demeure et reste une tribune mais son rôle s’est considérablement réduit, notamment dans le domaine du maintien de la paix. Cela dit, la France dispose d’un des premiers réseaux diplomatiques au monde, elle mène une politique mondiale. C’est aussi une grande puissance maritime, présente sur tous les continents par ses territoires ultramarins. Cela signifie notamment qu’elle a des intérêts dans l’Indo-Pacifique, enjeu central aujourd’hui, où résident plus d’un million de ses citoyens.
La France exerce également une forme de magistère, car c’est souvent elle qui formule des idées, qui a une capacité de proposition et d’entraînement en participer en Europe. On le voit encore, même si c’est difficile aujourd’hui : sur l’Ukraine, le Président de la République a initié une coalition de volontaires, qui pourraient assumer un rôle de réassurance en cas de cessez-le-feu ou d’accord de paix. Cela étant, l’Europe peut aider les Ukrainiens à résister mais pas véritablement à gagner. Son aide qui s’est substituée à celle des États-Unis sauf en matière de renseignement, est importante sur le plan financier et l’engagement à fournir quatre-vingt-dix milliards d’Euros a pu être débloqué à la suite de l’élection en Hongrie de Peter Magyar, là où son prédécesseur Viktor Orban s’y opposait. La France est en mesure de proposer des idées sur l’Europe, ce qui est fondamental. C’est le Général de Gaulle qui disait que l’Europe est un levier d’Archimède pour la France. Nous sommes à l’ère des États-continents : la Chine, les États-Unis, la Russie mais aussi l’Inde ou le Brésil.
Le continent européen est donc l’échelon pertinent et un démultiplicateur de puissance pour la France. Si dans le passé elle a pu pécher par une certaine arrogance et n’a pas toujours convaincu ses partenaires, je pense qu’il y a aujourd’hui une prise de conscience et une volonté de constituer des coalitions pour influencer de cette manière. Par ailleurs, la dimension militaire est essentielle. Sans bras armé, l’Union européenne ne sera qu’une puissance économique, et encore, puisque Donald Trump nous a imposé ses droits de douane sans discussion. Qu’on l’appelle autonomie stratégique, Europe puissance ou souveraineté européenne, peu importe le nom : c’est indispensable pour être un acteur mondial crédible. Et le Président de la République l’a dit à plusieurs reprises : « pour être libre, il faut être craint et pour être craint il faut être puissant ».

On ne peut pas être végétarien dans un monde de carnivores ..?
C’est tout à fait vrai. L’Union européenne se reposait essentiellement sur les traités, le droit et la diplomatie en espérant constituer un modèle attractif. Aujourd’hui, l’outil militaire en construction devra être au service des valeurs européennes, et non de la seule France. Sur la question du rôle du diplomate dans ce monde reconfiguré autour de la force, et on le voit avec le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, qui a rappelé avec une certaine cruauté la fin du consensus sur le droit international. Le droit d’ingérence devenu « responsabilité de protéger » en 2005 prévoit la possibilité pour la communauté internationale d’intervenir si un pays ne peut ou ne veut pas protéger sa population de massacres mais cela requiert toujours un mandat des Nations unies, ce qui n’a évidemment pas été le cas, pas plus qu’en 2003 lors de l’invasion de l’Irak. Depuis la Seconde Guerre mondiale, malgré la création du Conseil de sécurité, dès lors que ce sont les « grands » qui ne respectent pas le droit international, dans cette ère de la force pure, quel rôle peut encore jouer un diplomate ?
Vous qui avez été diplomate, vous pouvez parler de règles internationales, de droit international, même quand vous étiez en Russie ?
Oui. J’ai passé près de quatre ans à la mission française auprès des Nations unies, et six ans au Quai d’Orsay comme directrice des Nations unies et organisations internationales. Au Conseil de sécurité, j’ai négocié des accords de paix et des déploiements de forces de maintien de la paix. À l’époque, après la première guerre du golfe les cinq membres permanents entretenaient de bonnes relations et travaillaient dans un esprit coopératif. Les régimes de sanctions contre la Corée du Nord et contre l’Iran ont d’ailleurs été négociés à cinq avec la Chine et la Russie et adoptés à l’unanimité. Je me souviens, à l’époque des guerres dans les Balkans, d’un livre d’un politologue américain, P. J. O’Rourke, Give War a Chance, où il faut considérer la possibilité de la guerre pour ensuite aller vers la paix. Car il y a le temps de la guerre et le temps de la paix. Si on ne peut pas toujours éviter une guerre, les diplomates qui détiennent l’expertise interviennent en dernière instance avec les accords de paix. S’il y a un accord sur le nucléaire iranien, par exemple, il faudra bien qu’il soit rédigé avec une rigueur juridique.
J’ai participé à la négociation sur la résolution 1701 sur le Liban : c’est bien au Conseil de sécurité que cela s’est conclu, avec des dispositions très précises sur le déploiement de la FINUL renforcée et sur le désarmement du Hezbollah, qui n’a pas été mis en œuvre par la suite, mais c’est une autre affaire, dont on voit les retombées aujourd’hui. Cette résolution reste néanmoins la référence centrale.
Je pense qu’il est très bien que Donald Trump pousse ses envoyés spéciaux à prendre des contacts avec les Russes et les Ukrainiens. Il faut parler à tout le monde, y compris à la Russie, car on ne peut pas régler un conflit sans parler aux deux belligérants. Il n’est pas normal que seuls les Américains aient un canal de communication avec Moscou car ils ne tiennent pas compte des positions ou des intérêts des Européens.
Même les États-Unis parlent avec la Russie, désormais. Vous ne pensez pas que les négociateurs américains auraient intérêt à s’entourer de diplomates professionnels ?
Ce serait bien, effectivement. Mais le problème, c’est que Donald Trump considère les diplomates de carrière comme faisant partie de « l’État profond » et ne leur fait pas confiance. Je me souviens, quand j’étais à Moscou lors de son premier mandat, il voulait déjà se rapprocher de Vladimir Poutine, et ce sont les diplomates et les militaires de carrière qui l’en ont empêché. C’est pourquoi, aujourd’hui, il s’en méfie totalement. Le résultat, c’est une perte d’expertise, très clairement. Cela dit, l’avantage de Steve Witkoff et de Jared Kushner, c’est qu’ils ont une ligne directe avec le Président et toute sa confiance. Et quand vous avez un Président comme Trump qui pense qu’il n’y a que lui qui compte, si un diplomate classique accepte quelque chose que Trump refusera, cela n’aura aucun poids. Dans ce contexte, cela ne me choque pas outre mesure que les envoyés ne soient pas des diplomates professionnels. Et il faut reconnaître qu’ils ont quand même obtenu des résultats : les accords d’Abraham, c’est une percée réelle. Et c’est Steve Witkoff qui a obtenu l’échange de prisonniers israéliens en contrepartie d’un cessez-le-feu à Gaza, là où le secrétaire d’État de Joe Biden, Anthony Blinken, un diplomate qualifié, s’était rendu onze fois dans la région sans succès. On ne peut donc pas nier qu’il y a obtention de résultats, parfois.

Et c’est là ce qui est troublant. Même si aujourd’hui la guerre à Gaza ou la guerre en Iran questionne ces accords et les perspectives de paix. Pensez-vous qu’il faudrait réformer le Conseil de sécurité ?
Oui, et cela sera très difficile. Il faudrait d’abord que les deux guerres qui se déroulent au Moyen-Orient et en Ukraine soient derrière nous pour que les membres permanents puissent s’entendre. Mais si on ne l’élargit pas, ce Conseil va perdre toute légitimité. Cinq pays vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale qui dirigent le monde, cela n’a plus aucun sens aujourd’hui, avec l’émergence de nouvelles puissances. Des candidats comme l’Inde, le Brésil ou des représentants de l’Afrique devraient y avoir leur place. Le problème africain, c’est que deux sièges sont envisagés pour le continent, mais les Africains ne parviennent pas à s’entendre entre eux. Il faudrait également un État représentant le monde arabe mais le choix sera également difficile à faire. Quant à l’ONU dans son ensemble, je pense qu’il faut toujours avoir de la nuance.
L’organisation restera toujours utile, et les diplomates aussi. C’est le seul endroit au monde où l’on peut parler à tout le monde. Ses agences spécialisées comme le PAM ( programme alimentaire mondial) ou le HCR ( haut commissariat aux réfugiés) jouent un rôle indispensable. Quant aux opérations de maintien de la paix, même si elles génèrent des frustrations, elles répondent à ce que disait le deuxième secrétaire général des Nations Unies , Dag Hammarskjöld : « l’ONU n’a pas été créée pour emmener au paradis mais pour éviter l’enfer » et cela reste vrai. Cela serait pire sans leur présence.

J’étais à New York et j’ai visité l’ONU, le Conseil de sécurité, et je dois avouer que ça m’a fait quelque chose de voir des diplomates s’affairer, se parler, chercher un sens commun. Malgré la fragilité de l’institution.
Absolument. Moi, j’ai toujours apprécié l’ONU pour cela. Pendant l’Assemblée générale, je parlais de « speed dating » : car en l’espace d’une semaine, il y a des centaines de rencontres avec tout le monde. C’est d’ailleurs là que j’ai vu des dirigeants iraniens pour la première fois. Et puis il y a des règles du jeu, une courtoisie, on ne s’insulte pas aux Nations unies. Même lorsque les désaccords sont forts.
Passons à la puissance nucléaire, sujet que vous connaissez bien. Le Président a évoqué la question du partage de la dissuasion avec certains pays européens. Rappelons que la France est le seul pays en Europe à disposer d’une dissuasion nucléaire véritablement autonome, même les Britanniques ne le sont pas. La doctrine nucléaire française est plus que jamais dans le débat national. Le Président a parlé de la nécessité d’entrer dans un chemin de « dissuasion avancée ». Comment l’entendez-vous ?
Le point de départ, c’est la perte de crédibilité des États-Unis en matière de dissuasion en cas de menace contre l’Europe. Jusqu’ici, tous les alliés se reposaient sur le parapluie nucléaire américain, lequel supposait que l’article 5 soit mis en œuvre en cas de menace contre un membre de l’OTAN. Or, Donald Trump n’a cessé, depuis le début, de laisser entendre que l’article 5 pouvait s’interpréter de différentes manières. Il va même plus loin aujourd’hui en disant que dès lors qu’il ne reçoit pas le soutien des membres de l’OTAN contre l’Iran et en particulier pour la réouverture du golfe d’Ormuz, à quoi bon les aider. C’est de la mauvaise foi totale, car c’est oublier qu’il ne les a ni consultés ni même informés avant et que sa requête est pour le moins comminatoire.
Face à cette attitude américaine qui peut perdurer après Trump, il faut réfléchir à une dissuasion proprement européenne, et la France est le seul pays doté de l’Union européenne. Jusqu’à présent, la doctrine française reposait sur la stricte suffisance, nous avons environ 290 têtes nucléaires. La « dissuasion avancée » suppose qu’on étende le parapluie nucléaire français à l’Europe, ce qui ne signifie pas partage de la dissuasion. Seul le président français peut décider et définir les intérêts vitaux, sans les préciser publiquement, l’ambiguïté stratégique étant indispensable en la matière. Donc l’idée, c’est d’étendre le parapluie, sans pour autant déléguer la décision. Cela avait au demeurant déjà été évoqué à l’époque du général de Gaulle, mais jamais de manière très précise. Il est aujourd’hui question non seulement d’étendre ce parapluie, mais peut-être de pré-positionner des têtes nucléaires françaises sur le territoire de certains alliés, ce qui nécessiterait d’en augmenter le nombre. Emmanuel Macron l’a d’ailleurs confirmé : on produira davantage, mais on ne communiquera plus sur les chiffres, dans un contexte où les accords de désarmement ont disparu. Par ailleurs, un nouvel acteur est entré dans le jeu : la Chine, qui est en train d’augmenter son arsenal à grande vitesse, elle devrait atteindre un millier de têtes d’ici à 2030, alors qu’elle était, comme nous, autour de 300 à 400 il y a 5 ans et a déjà atteint le chiffre de 600 têtes en 2026.

Ça coûte cher, tout ça...
Bien sûr. Pour le moment, c’est encore au stade de groupes de réflexion, certains pays assisteront aux exercices militaires français. Mais au-delà du nucléaire, la guerre en Ukraine nous a rappelé qu’une confrontation peut très bien se dérouler sous le seuil nucléaire. Et là, une dissuasion conventionnelle robuste est indispensable. Or, les armées européennes, y compris française qui est une excellente armée, mais échantillonnaire et configurée jusqu’à présent pour des missions expéditionnaires de type OPEX, sont sous-équipées, et le problème des munitions est criant. On dispose seulement de quelques jours d’autonomie. Ce qui me frappe, c’est qu’on ne tire jamais complètement les leçons des guerres. Depuis quatre ans en Ukraine, on sait que c’est une guerre de drones, que la guerre du futur sera une guerre de drones, et pourtant, on n’a pas suffisamment d’intercepteurs. Ça vaut pour tous les pays, comme pour la France. Le budget militaire a augmenté, de 42 à 50 milliards, mais ce n’est pas suffisant. Les États-Unis avec un budget de 1000 milliards, qu’ils veulent porter à 1500 milliards sont confrontés au même problème dans le golfe persique où ils ont été obligés de rapatrier des moyens déployés en Extrême Orient contre la Chine et la Corée du Nord alors que la doctrine américaine prévoyait la gestion simultanée de deux conflits de haute intensité.
Ça pose aussi la question de l’interopérabilité entre les armées européennes. Et il y a l’endettement, 20 % du budget vers les retraites, les choix arbitrages d’État… Comment expliquer aux populations qu’il faut diminuer les filets sociaux pour réarmer ?
C’est extrêmement difficile à faire passer. On voit le décalage : d’un côté, les déclarations des politiques en faveur du réarmement et les militaires qui réclament des budgets ; de l’autre, les débats à l’Assemblée nationale où ce n’est pas le sujet. Et la France, avec son niveau d’endettement, n’est malheureusement pas la mieux placée.
L’endettement commun européen, comme pendant le Covid, me semble être la seule solution.
C’est ce qu’ont recommandé Enrico Letta et Mario Draghi dans leurs rapports, qui n’ont pas été vraiment suivis d’effets. Le problème, c’est que les Allemands continuent de se méfier de la « cigale française ». C’est une période difficile entre nos deux pays. L’Allemagne reposait sur trois piliers : la protection américaine, le gaz russe bon marché et les exportations vers la Chine. Tout cela s’est effondré. Dans ce qu’ils appellent le Zeitenwende, ils doivent se réinventer, mais de manière très solitaire. Le moteur franco-allemand, c’est terminé. Et il ne faut pas oublier qu’en arrière-plan, il y a le parti de l’AfD qui monte de plus en plus, pouvant être aux portes du pouvoir. Avoir l’armée la plus puissante d’Europe, très bien, mais au service de quoi ?
Je pense qu’il faut garder l’Allemagne très près, comme on dit, gardez vos ennemis proches. Parce que quand on parle à des diplomates allemands, on a parfois l’impression qu’ils ne sont plus vraiment européens. Et Keir Starmer semble parfois plus proche des positions européennes qu’eux. Les Britanniques regrettent-ils vraiment le Brexit ?
Totalement. C’était une erreur majeure. Quand j’étais en poste à Londres, je disais déjà dans les médias britanniques que ce serait une situation lose-lose, une amputation pour l’Union européenne en termes de puissance, d’influence et d’économie, et pour eux, la perte de leur premier marché et une marche vers l’insignifiance. Ce qui est en train de se passer. Les sondages montrent d’ailleurs que la majorité des Britanniques regrettent cette décision. Le gouvernement de Keir Starmer, dont les rapports avec les États -Unis se sont considérablement dégradés, fait tout pour se rapprocher de l’Union européenne. Quant aux liens franco-britanniques, ils sont restés militairement très étroits, corps expéditionnaire conjoint, échanges d’officiers. On est parfois plus proches d’eux que des Allemands.
Madame l’Ambassadeure, à Pékin et à Moscou, vous avez observé de l’intérieur la façon dont ces puissances construisent leurs stratégies sur le temps long. La Russie a engagé une guerre d’usure qui dépasse largement le cadre militaire, tandis que la Chine continue méthodiquement sa recomposition de l’ordre mondial, surtout par des accords économiques, pour dédollariser et sécuriser ses routes commerciales, en attendant peut-être la question taïwanaise. Quelles sont, selon vous, les véritables ambitions stratégiques de la Russie et de la Chine ?
Il y a une grande différence entre les deux. La Chine est avant tout une puissance géoéconomique, ce qui l’intéresse, c’est son développement et l’économie mondiale, notamment via les Routes de la Soie. La Russie, elle, conçoit la puissance exclusivement sous l’angle militaire. Et je pense qu’elle a commis une erreur, en même temps qu’une faute, en intervenant en Ukraine. Elle aura gagné un peu de territoire, mais à quel prix ? Y compris sur le plan de sa réputation dans le monde occidental. En revanche, elle est soutenue par le Sud global et par ce qu’elle appelle la « majorité mondiale », comme on l’a vu au sommet des BRICS à Kazan en 2024. Ce qui est difficile à comprendre, c’est pourquoi la Russie n’accepte pas la proposition de Donald Trump : réhabilitation sur la scène internationale, levée des sanctions, partenariat économique, ce serait dans son intérêt et lui permettrait de sortir gagnante. Mais la logique de Vladimir Poutine est différente, il y a cette obsession ukrainienne, cette obsession sur le Donbass. Poutine veut continuer la guerre parce qu’il lui manque environ 20 % de cette région alors que les deux prétextes principaux pour la guerre étaient le refus de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN – ce qui est acquis – et la protection des populations russophone du Donbass. C’est inacceptable pour les Ukrainiens qui y perdent des milliers d’hommes pour conserver ces territoires. Or, pour le moment, la Russie ne progresse plus. Elle a grignoté un moment, mais elle ne grignote même plus. Ce qui est inquiétant, c’est le risque d’un enlisement sans fin, avec des milliers de morts de part et d’autre.
En ce qui concerne la Chine, c’est très différent. En Occident, on a tendance à tout voir sous le prisme idéologique, notamment celui de la démocratie pour nous ; l’autocratie pour eux. Les Chinois ne sont pas dans une quête idéologique expansionniste, ils ne sont pas prosélytes du tout. Si demain l’Iran changeait de régime, ils feraient avec le nouveau régime, comme cela a été le cas avec la Birmanie. Ce qu’ils veulent, c’est être la plus grande puissance mondiale, non pas pour conquérir ou imposer leurs valeurs, mais pour dissuader de s’ingérer dans leurs affaires intérieures. La dedollarisation recherchée vise à empêcher la politique de sanctions unilatérales de Washington. Avec l’Europe c’est surtout une concurrence économique féroce, comme on le voit avec les panneaux solaires ou les véhicules électriques. S’agissant de Taïwan, c’est Kissinger qui disait que les Occidentaux jouent aux échecs et les Chinois au go. Aux échecs, c’est échec et mat ; au go, c’est le contrôle progressif et fluide d’un territoire. Je pense que les Chinois voient Taïwan comme une question de principe, mais qu’une formule diplomatique est possible, sans invasion, car la Chine risquerait trop sur le plan économique. Et d’ailleurs, une des dirigeantes de l’opposition taïwanaise du Kuomintang, dominante à l’assemblée nationale, a récemment été accueillie chaleureusement à Pékin. L’intérêt des deux parties comme du monde entier est le statu quo: ni déclaration d’indépendance ni invasion et liberté de navigation dans le détroit mais les choses peuvent toujours déraper, surtout en cette période d’incertitudes stratégiques.

Et du côté américain, Trump voudrait-il vraiment aller jusqu’à la confrontation militaire avec la Chine en cas d’invasion de Taïwan ?
Je pense que Trump n’en a absolument pas envie. Il l’avait déjà dit lors de son premier mandat, il avait montré à ses généraux où se trouvaient Taïwan, la Chine et les États-Unis sur un globe, en disant : « Donc on n’ira pas. » Qu’est-ce qu’ils feraient concrètement ? Envoyer des armes pour que les Taïwanais se fassent tuer ? Depuis le début, je pense que les Américains n’iront pas, c’est trop risqué. En outre les difficultés constatées à battre l’Iran une puissance moyenne en comparaison de la Chine laisse augurer d’immenses difficultés pour l’armée américaine alors que la Chine n’a cessé de monter en puissance sur le plan militaire, naval en particulier. Il peut y avoir une troisième voie, plus diplomatique. Je peux me tromper, on s’est quasiment tous trompés sur l’Ukraine. Mais la Chine ne raisonne pas comme la Russie. L’importante visite de Donald Trump à Pékin les 14 et 15 mai prochains vise à établir un modus vivendi durable entre les deux superpuissances.
Pour conclure, sur l’Iran : on voit des manifestations, un peuple qui aspire à autre chose. Mais les bombardements ne risquent-ils pas de produire l’effet inverse ?
C’est un risque. Et d’ailleurs, il n’y a plus de manifestations depuis les bombardements, on ne se rallie pas à des bombes. Cela étant cela serait dangereux. Il n’en reste pas moins que ce régime est très impopulaire et qu’il continue à pendre quotidiennement de jeunes manifestants. Il finira sans doute par s’éroder, comme d’autres régimes. Mais la guerre reste illégale. Sur le nucléaire, cependant, il y a quand même une réalité : enrichir à 60 %, ce n’est pas un programme civil. Et je me souviens, lorsque j’étais à New York en 2009, les services de renseignements occidentaux avaient découvert un nouveau site secret à Fordo. Il y a donc une menace nucléaire réelle, même si cela ne justifie pas cette guerre. Ce qui est tragique, c’est qu’en faisant des ingérences à la carte, on décrédibilise tout ce qu’on a construit, le multilatéralisme, le droit international. Obama avait signé un accord ; Trump l’a déchiré. C’était une aberration qui avait laissé le champ libre à l’Iran hors des contrôle de l’AIEA.

On est tous d’accord sur les principes humanistes. Personne ne peut se solidariser avec un régime aussi totalitaire que celui des mollahs. Mais comment croire une seule seconde que Trump et Netanyahou font cette guerre pour libérer le peuple iranien ?
Non, évidemment. Et d’ailleurs, sur les droits de l’homme, l’hypocrisie est générale, à commencer par le silence de l’OCI sur les Ouïghours, alors que ce sont des pays à majorité musulmane qui devraient être les premiers à s’exprimer. Les Turcs eux-mêmes, alors que les Ouïghours sont des turcophones, ne disaient rien et avaient même signé un accord d’extradition des réfugiés Ouïghours vers la Chine. La politique de deux poids deux mesures règne partout. Et nous vivons une époque d’incertitude stratégique profonde.
C’est le mot qui résume peut-être le mieux cette époque : incertitude. Et c’est aussi ce qui devrait donner des vocations aux jeunes générations pour embrasser la diplomatie, pour essayer, justement, de trouver des solutions.
Absolument, j’encourage les nouvelles générations à s’engager et non à se résigner. La recherche de la paix par la négociation est une cause juste.
