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Publié le : 30/09/2026

Le nouveau Léviathan : la fabrique de l’opinion

Nous n’avons jamais eu autant d’accès à l’information. Pourtant, nous n’avons jamais eu autant de raisons de douter de ce que nous voyons, entendons et partageons. L’intelligence artificielle générative ne crée pas la désinformation : elle en change l’échelle et la nature. La nouveauté ? C’est que le mensonge peut désormais prendre la forme d’une preuve.

Le mensonge n’est pas né d’internet

La désinformation a une histoire beaucoup plus longue que nos fils d’actualité. Les gazettes ont eu leurs fausses nouvelles, les guerres leurs rumeurs, les États leur propagande. L’imprimerie a démultiplié les récits ; la radio et la télévision ont donné au pouvoir de persuasion une portée de masse. 

Au début du XXe siècle, la propagande devient une technique, puis une industrie : organiser les perceptions, sélectionner les faits, simplifier le monde pour orienter les comportements.

Ce qui change aujourd’hui, au fond, c’est le régime de production du faux. Pendant longtemps, quelques acteurs parlaient à beaucoup : un État, un parti, un journal, une chaîne. Le récit pouvait être contesté ou biaisé, parfois manipulatoire, mais il restait largement commun. Des millions de personnes voyaient le même journal télévisé, lisaient les mêmes unes, entendaient les mêmes déclarations. On pouvait s’opposer sur leur interprétation sans cesser de partager le même théâtre des faits. Or, à l’heure où j’écris ces lignes, cette architecture s’effondre, partout dans l’espace informationnel.

L’information est désormais sélectionnée, ordonnée et personnalisée pour chacun. Deux voisins peuvent vivre dans la même ville, voter à la même élection et ne presque jamais rencontrer les mêmes images, les mêmes controverses ni les mêmes explications. Nous ne sommes plus seulement divisés sur ce que les faits signifient : nous sommes en réalité de plus en plus exposés à des ensembles de faits différents.

De l’opinion publique aux réalités privées de masse

Le basculement est majeur. Une rédaction hiérarchise l’information selon une ligne éditoriale que l’on peut identifier et discuter. Un algorithme hiérarchise selon une logique bien plus opaque : la probabilité que nous restions, cliquions, réagissions et revenions. Il ne cherche pas spontanément le vrai. Il cherche le signal qui retient l’attention.

Or l’attention humaine n’est pas neutre. On le sait. La peur, la colère, l’indignation, le sentiment d’appartenance et la confirmation de ce que nous pensions déjà ont un avantage structurel. La réalité, elle, est lente. Elle hésite. Elle demande des nuances, des sources, des contradictions, et en fin de compte des faits.

Le faux peut être simple, total, spectaculaire. Il dispose toujours du bon coupable, de la bonne intention cachée et de la causalité parfaite. Et cela marche implacablement sur l’attention humaine grâce à son effet anesthésiant. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous observons systématiquement que les récits complotistes prospèrent dans les périodes de saturation informationnelle. 

Ils séduisent parce qu’ils remettent de l’ordre. Ils transforment l’incertitude en scénario et le désordre en système. Et ils offrent une gratification intellectuelle puissante : celle de croire que l’on a compris ce que les autres ne voient pas.

L’IA change la donne de la désinformation

L’intelligence artificielle générative ajoute une rupture d’une autre nature. Jusqu’ici, désinformer supposait souvent de déformer une réalité : sortir une phrase de son contexte, recadrer une photographie, truquer un montage, attribuer un propos. Désormais, il est possible de fabriquer de toutes pièces l’élément qui manquait au récit : une voix, un visage, une vidéo, une conversation, un document. Le faux peut produire sa propre preuve.

Cette mutation est décisive. Car elle réduit brutalement le coût de la manipulation. Cloner une voix, traduire un discours avec le timbre d’une personnalité, générer des centaines de variantes d’une même image ou adapter un message à des groupes différents ne nécessite plus des moyens réservés à un État ou à une grande organisation structurée. La puissance de fabrication de la désinformation devient accessible et rapide.

L’autre risque, le plus profond selon moi, tient à l’asymétrie entre fabriquer et réfuter. Quelques minutes peuvent suffire pour produire un contenu vraisemblable, des heures peuvent être nécessaires pour en établir l’origine, retrouver la source, consulter des experts et rendre la conclusion crédible. Dans une campagne électorale, dans une crise diplomatique ou dans les premières heures d’un conflit, cette différence de vitesse devient politique.

Le deepfake le plus efficace n’est pas forcément celui que tout le monde croit. C’est parfois celui qui arrive au moment où il est impossible de le vérifier assez vite. La vitesse de détection et de réaction est fondamentale aujourd’hui. 

Quand le deepfake entre dans l’isoloir

Les dernières années ont déjà fourni plusieurs avertissements. En Slovaquie, en septembre 2023, un faux enregistrement audio est apparu deux jours avant les élections législatives. Il faisait prétendument entendre Michal Simecka, dirigeant de Slovaquie progressiste, et une journaliste discuter d’une manipulation du scrutin, notamment par l’achat de voix. Le contenu a été dénoncé comme faux et des vérificateurs ont identifié des signes de manipulation par intelligence artificielle. Mais il a circulé pendant la période de silence électoral de quarante-huit heures, précisément au moment où la capacité de réponse publique était réduite. Il n’est pas possible d’établir sérieusement que cet épisode a déterminé le résultat du vote. Il montre néanmoins une autre chose : la possibilité de contaminer les dernières heures d’une campagne par un objet suffisamment crédible pour imposer le doute avant que la vérification ne rattrape sa diffusion.

Quelques mois plus tard, dans le New Hampshire, une voix artificiellement clonée de Joe Biden a été utilisée dans des appels automatisés avant la primaire démocrate. Le message invitait des électeurs à ne pas voter à la primaire et à « garder » leur vote pour novembre. L’autorité fédérale américaine des communications a ensuite conclu que l’auteur de l’opération avait cherché à tromper les électeurs et à les convaincre de renoncer à participer au scrutin. Ici, l’IA ne servait plus seulement à salir une réputation : elle imitait directement une autorité politique pour influer sur un comportement électoral.

À Taïwan, lors de la présidentielle de janvier 2024, Microsoft a documenté des contenus attribués à un acteur lié à la Chine, dont un faux audio attribué à l’ancien candidat Terry Gou, donnant l’impression qu’il soutenait un autre candidat, ainsi que des mèmes générés par IA visant William Lai. Microsoft a présenté cet épisode comme la première opération qu’il avait observée dans laquelle un acteur étatique utilisait du contenu généré par IA pour tenter d’influencer une élection étrangère.

Plus récemment encore, la crise migratoire survenue à Ceuta, à l’été 2026, a illustré la capacité de la désinformation à transformer une rumeur numérique en drame humain. Sur Facebook et WhatsApp, des messages mensongers laissant croire à l’ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta ont contribué à précipiter des milliers de candidats à l’exil vers l’enclave. De nombreux migrants y ont perdu la vie, notamment par noyade. Derrière l’afflux massif et la saturation des capacités d’accueil, une donne tragique s’impose : au-delà de la déstabilisation intérieure, la désinformation tue.

Évidemment, ces cas ne prouvent pas que les deepfakes suffisent, à eux seuls, à faire basculer une élection ou provoquer un casus belli entre deux États. Leur influence causale sur un résultat est jusqu’à présent difficile à mesurer et il serait imprudent de la décréter. Leur importance est ailleurs : ils introduisent dans le débat public des faits synthétiques, conçus pour avoir l’apparence d’un témoignage direct. Ils structurent l’agenda, obligent les candidats à se défendre, mobilisent les communautés déjà convaincues et déplacent l’énergie collective de la discussion des enjeux vers la question préalable de l’authenticité. Ils peuvent aussi mettre en mouvement, d’un point A à un point B et sur des milliers de kilomètres, des milliers de personnes qui ne se connaissent pas entre elles, créant un effet de masse qui déborde rapidement les autorités. C’est une menace réelle pour la paix et la cohésion sociale.

Le deuxième danger : ne plus croire le vrai

Le paradoxe est que la généralisation des deepfakes peut produire un effet encore plus corrosif que la croyance dans le faux : le doute sur le vrai. Les chercheurs parlent parfois de « dividende du menteur ». Dès lors que chacun sait qu’une voix, une image ou une vidéo peut être artificielle, une personne confrontée à un document authentique peut simplement répondre : « c’est un deepfake ».

C’est ici que l’IA transforme profondément la fabrique de l’opinion. Une société habituée à la falsification permanente ne devient pas seulement plus crédule. Elle peut devenir plus incrédule. La preuve cesse d’être un point d’arrivée. Elle devient le début d’une nouvelle controverse.

Une vidéo compromettante ? Elle a pu être générée. Un enregistrement ? La voix a pu être clonée. Une photographie ? Elle a pu être recomposée. Un document ? Il a pu être synthétisé. La conséquence est vertigineuse : quand tout peut être fabriqué, tout peut aussi être nié. C’est ce qu’on appelle l’intoxication du réel. 

La désinformation atteint alors son stade le plus abouti. Son objectif n’est plus nécessairement de faire croire à une version particulière des événements. Il peut suffire de rendre toutes les versions équivalentes, de saturer l’espace public de récits contradictoires et de faire disparaître le coût du mensonge dans un brouillard général. Ce n’est plus : « croyez-moi ». C’est : « ne croyez plus personne ».

L’infobésité achève le travail

Cette nouvelle puissance de fabrication arrive au pire moment : celui de l’épuisement informationnel. Nous avons longtemps pensé que l’accès à davantage d’informations produirait mécaniquement des citoyens mieux informés et donc mieux armés intellectuellement. Nous découvrons qu’au-delà d’un certain seuil, l’abondance peut avoir l’effet inverse. Une guerre chasse une crise, une polémique efface la précédente, une vidéo est remplacée par une autre avant même que la première n’ait été comprise. Nous vivons à l’heure du Tweet/X. 

Notre capacité d’attention, elle, n’a pas été multipliée par la technologie. Alors nous simplifions. Nous suivons ceux en qui nous avons déjà confiance. Nous cherchons les récits qui nous permettent d’aller vite. Et parfois nous renonçons simplement à distinguer. Probablement par paresse et habitude. 

C’est dans cette fatigue que prospère la désinformation contemporaine. Car elle arrive dans un système où chacun manque de temps pour vérifier, où les plateformes récompensent la circulation et où la correction intervient presque toujours après l’émotion.

La bataille qui vient est celle de la traçabilité

La réponse ne peut évidemment pas consister à instituer une autorité omnisciente chargée de décréter la vérité. Une démocratie vivante suppose le débat, le désaccord, la contestation des institutions et des médias indépendants. Mais la liberté du débat suppose aussi de pouvoir distinguer une opinion d’une fabrication, une image documentée d’une image synthétique, un propos réel d’une voix clonée.

L’enjeu des prochaines années sera donc moins de produire encore davantage d’informations que de restaurer des chaînes de confiance : origine identifiable des contenus, traçabilité technique, vérification indépendante, médias capables d’expliquer comment ils savent ce qu’ils affirment, institutions capables de répondre à la vitesse des rumeurs sans sacrifier l’exactitude. L’éducation aux médias restera indispensable, mais elle ne suffira pas si l’écosystème lui-même rend l’authenticité indéchiffrable.

Concrètement, cela suppose trois chantiers. D’abord des standards techniques de provenance des contenus, à l’image du protocole C2PA, déjà adopté par Adobe, Microsoft, Google, Sony ou la BBC permettant de savoir, dès l’origine, si une image, une vidéo ou un document a été généré ou modifié par une IA. Ensuite des obligations de transparence sur les contenus synthétiques : le règlement européen sur l’intelligence artificielle impose désormais l’étiquetage des deepfakes et des contenus générés, mais son application reste à généraliser hors de l’Union et à faire respecter par les plateformes elles-mêmes. Enfin des dispositifs de réponse rapide, associant plateformes, médias et autorités, capables de vérifier et de démentir en quelques heures plutôt qu’en plusieurs jours, condition sine qua non pour empêcher le faux de s’installer avant que le vrai n’ait eu le temps d’exister publiquement.

Pour les médias, cela signifie que la valeur ne résidera plus seulement dans la production de contenu. À l’ère où une machine peut générer du texte, des images et des synthèses à coût presque nul, la rareté se déplace : enquêter, authentifier, contextualiser, assumer une signature, corriger publiquement. Autrement dit, rétablir la responsabilité là où la technologie tend à dissoudre l’auteur.

La nouvelle quête des civilisations : conserver un commun

La démocratie n’exige pas que nous pensions tous la même chose. Elle n’exige même pas que nous fassions confiance aux mêmes institutions. Elle exige en revanche un socle plus élémentaire : la possibilité de débattre de la signification des faits sans devoir, à chaque instant, débattre de leur existence même.

Pendant deux siècles, la question centrale de la communication politique fut : qui fabrique l’opinion ? Les gouvernements, la presse, la radio, la télévision, puis les plateformes ont successivement occupé cette position.

L’intelligence artificielle ouvre une question plus radicale : à partir de quelle réalité l’opinion se fabrique-t-elle ?

Car si chacun peut recevoir son propre récit, si chacun peut fabriquer sa propre preuve et si toute preuve authentique peut être récusée comme artificielle, alors le vrai danger sera de perdre progressivement ce réel commun sur lequel nous pouvons encore nous disputer.

La question qui ressurgira alors sera plus effrayante : que restera-t-il de public dans l’opinion, si chacun finit par habiter sa propre réalité ?

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