Analyses

Publié le : 14/09/2020

Méditerranée : Le grand flou diplomatique de l’UE

La plupart des Vingt-Sept ont la réplique malaisée face à la Turquie, qui occupe une place particulière sur l’échiquier européen.

Navire océanographique turque escorté par la marine en Méditerranée Orientale

Pour la première fois de son histoire, l’Union européenne est confrontée à des menaces directes contre deux de ses Etats membres, la Grèce et Chypre. Mais elle est incapable de réagir à l’unisson face aux provocations turques en mer Egée. Seules la France et l’Italie ont dépêché une présence militaire en Méditerranée orientale afin de calmer les ardeurs du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui veut sa part des gisements gaziers découverts dans la zone économique exclusive (ZEE) de ses deux voisins. Le constat n’est pas nouveau : géant économique et commercial, l’UE n’est pas une puissance diplomatique et militaire, mais une confédération d’Etats aux intérêts souvent divergents et aux moyens militaires limités, voire inexistants. Si les Vingt-Sept soutiennent par principe Athènes et Nicosie, ils sont loin d’être alignés sur l’urgence d’une riposte, tout simplement parce que personne ne croit que la Turquie se risquerait à un conflit ouvert. «Même si l’histoire n’est pas avare de guerres que personne n’a voulues, analyse un responsable européen, il est plus probable qu’Erdogan cherche une nouvelle fois à diviser et affaiblir les Européens, comme il l’a fait en février en rouvrant ses frontières aux réfugiés ou en violant l’embargo sur les armes en Libye, afin d’avancer ses pions en Méditerranée.» Palette. Néanmoins, pour Paris, il est nécessaire de «montrer ses muscles afin de montrer que l’UE existe et qu’elle défendra sa souveraineté», explique-t-on dans l’entourage gouvernemental. «C’est logique: Emmanuel Macron estime que l’Otan est en état de mort cérébrale, que les Etats-Unis se sont retirés du monde et qu’il revient donc à l’UE de prendre ses responsabilités, analyse un diplomate européen. C’est pour lui une occasion en or de montrer ce qu’est la souveraineté européenne, qui doit être défendue par la force si nécessaire». Notamment face aux «empires turbulents de proximité» que sont la Russie et la Turquie, selon l’expression de Clément Beaune, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes.

Un changement de paradigme que beaucoup d’Etats membres ont du mal à intégrer, même si «les plaques tectoniques bougent», selon un diplomate. C’est notamment le cas de l’Allemagne, qui répugne à tout ce qui peut ressembler à un conflit armé, d’autant qu’elle n’a pas de moyens militaires suffisants. Cette différence d’approche permet à l’UE de déployer toute la palette diplomatique. «Il n’y a eu aucune répartition des rôles entre nous, même si nos réactions opposées aboutissent à ce résultat», s’amuse-t-on à Paris. Mais dans le cas de la Turquie, l’attitude prudente de l’Allemagne obéit à d’autres considérations. Pour un diplomate d’un grand pays, «Angela Merkel reste traumatisée par l’épisode de 2015, lorsqu’Ankara a ouvert ses frontières à des cen-taines de milliers de réfugiés et de migrants». En outre, elle doit prendre en compte la communauté turque en Allemagne (2,5 millions de personnes), qui soutient massivement Erdogan.

«Trouble». Merkel a aussi une étroite conscience de la place particulière qu’occupe la Turquie sur l’échiquier européen: membre de l’Otan, une organisation chère à l’Allemagne, cinquième partenaire commercial de l’UE, elle est liée aux Vingt-Sept par une union douanière depuis 1996 et reste engagée dans un processus d’adhésion, même s’il est gelé depuis fin 2016. «Cependant, et c’est nouveau, Angela Merkel reconnaît en privé qu’il y a un problème turc, glisse un diplomate.

Alors que des pays comme l’Espagne, Malte, et dans une moindre mesure l’Italie, refusent de le voir.» En réalité, ces pays, comme les institutions communautaires, estiment que l’attitude des Grecs est «trouble» et qu’il ne faut pas «tomber dans leur jeu», comme l’explique un fin connaisseur bruxellois de la Turquie : «De facto, ce pays n’a pas de ZEE à cause des nombreuses îles grecques qui se trouvent à quelques encablures de ses côtes.» Mais il reconnaît «qu’il faut être deux pour négocier et qu’Ankara n’y est pas prête». Autant dire que l’UE n’aura d’autres choix que d’adopter une série de sanctions, sans doute lors du sommet européen du 24 septembre. Ce sera en réalité la seconde fois que la Turquie sera sanctionnée: elle l’avait déjà été en juillet 2019 à la suite, déjà, de ses incursions dans les eaux territoriales grecques et chypriotes. A l’époque, l’aide à la préadhésion de 4,454 milliards d’euros pour la période 2014-2020 avait été diminuée de 145 millions, les prêts de la Banque européenne d’investissement réduits, et la négociation d’un accord de «ciel ouvert» stoppé. Cette fois, l’UE pourrait encore revoir à la baisse ses aides financières, frapper des entreprises et des individus engagés dans les activités de forage, interdire l’accès de ses ports aux navires turcs ou encore sanctionner des secteurs entiers de l’économie turque.

Cet article est signé Jean Quatremer Correspondant de Libération à Bruxelles

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