Analyses

Publié le : 07/12/2020

Arthur Minsat : la Zlecaf sera cruciale pour la reprise africaine.

Pour le directeur Afrique de l’OCDE, le contexte pandémique invite les Etats africains à redoubler d’effort pour structurer leur intégration économique et améliorer leur écosystème macro-économiques. Arthur Minsat pense que les gouvernements africains, les partenaires du développement et les multinationales peuvent coordonner une politique d’investissements en réponse à la crise. La riposte doit privilégier les secteurs éminemment stratégiques pour renforcer la résilience à l’avenir (soins de santé, industrie pharmaceutique, éducation, TIC, etc.), ainsi que les filières offrant un véritable potentiel à l’exportation. La mise en place de plateformes multipartenaires associant le secteur privé, des gouvernements africains, la société civile et des partenaires internationaux pourrait favoriser cette coordination des IDE et des autres apports financiers en faveur des différents secteurs et pays d’Afrique. Il a accepté de répondre en exclusivité aux questions de la Newsroom.

La pandémie a bouleversé tous les agendas internationaux, notamment les négociations des accords régionaux. Le choc sanitaire ne menace-t-il pas la Zone de libre- échange continentale (Zlecaf), du moins dans sa dimension politique portée par l’UA ?

En effet, l’apparition de la pandémie de COVID-19 a retardé la mise en place de la ZLECAf, initialement prévue pour l’été 2020, en 2021.

Mais je rappelle que cet accord reste crucial pour accélérer la reprise, notamment pour les 41 des 54 pays africains qui devraient entrer en récession en 2020. Par comparaison, 11 pays avaient connu une récession en 2009 suite au choc de la crise des sub-primes. Selon Brookings Institutions, la mise en place immédiate de la ZLECAf (qui implique la disparition de 90 % des tarifs intra-africains), serait associée à une baisse de 10 % du coût des échanges entre les pays d’Afrique, pourrait réduire de 3.6 points de pourcentage la chute anticipée du PIB pendant la crise du COVID 19.

 »11 pays seulement ont adopté des règles juridiques de fond pour lutter contre la cybercriminalité »

Arthur Minsat

Dans ce contexte de crise, la mise en place de l’accord pourrait s’appuyer sur la transformation digitale aussi bien dans le cadre des négociations que dans son implémentation. Encourageant ainsi l’avènement d’un marché unique digital africain.

L’accélération de la transformation digitale, notamment dans le cadre de la ZLECAf représente une opportunité pour renforcer les capacités des exportateurs et améliorer les performances de entreprises. L’adaptation de la ZLECAf à l’ère du digital exige d’accélérer la coordination au niveau continental et régional afin que les entreprises africaines puissent s’intégrer au commerce numérique

Des efforts devront se faire pour améliorer les infrastructures de communication, les services d’itinérance, la réglementation applicable aux données ainsi que la sécurité numérique. À ce jour, seuls 28 pays africains disposent d’une législation exhaustive de protection des données personnelles, tandis que 11 pays seulement ont adopté des règles juridiques de fond pour lutter contre la cybercriminalité (incidents de sécurité numérique).

Je pense aussi que l’harmonisation réglementaire doit s’accélérer dans certains domaines. Par exemple, les licences pour le commerce électronique, l’enregistrement et la déclaration fiscale en ligne pour les entreprises non résidentes, l’authentification et les paiements électroniques, la reconnaissance transfrontalière des documents électroniques le règlement des litiges en ligne et les droits de propriété intellectuelle.

Un an après sa signature par 44 pays à Kigali, l’accord ZLECAf a atteint le seuil minimum requis de 22 ratifications pour son entrée en vigueur. (Crédits : CUA)

On le sait, les aides au développement atteignent leurs limites aujourd’hui dans l’amélioration du cadre microéconomique notamment, et la compétitivité du tissu entrepreneurial africain, comment selon vous peut-on mieux orienter les ressources financières vers les agents économiques productifs ?

En fait, l’Afrique fait face à la pandémie du COVID-19 avec des ressources financières bien plus limitées que celles disponibles lors de la crise financière de 2008. Le montant des ressources financières rapporté au nombre d’habitants a diminué au cours de la période 2010-18 tant du point de vue des recettes intérieures que sous l’angle des flux financiers extérieurs, de 18 % et 5 % respectivement.

 » Le rapport entre la dette et le PIB dépassera vraisemblablement les 100 % du PIB dans au moins sept pays.  »

Arthur Minsat

En moyenne, les pays africains disposaient en 2018 de recettes publiques de 384 dollars US (USD) par habitant, contre 2 226 USD pour les pays de la région Amérique latine et Caraïbes, 1 314 USD pour les pays en développement d’Asie, et plus de 15 000 USD pour les pays européens et les autres pays à revenu élevé. La coopération internationale restera cruciale face à la réduction des ressources domestiques et extérieures à prévoir, l’augmentation des déficits budgétaires et des niveaux d’endettements.

Je tiens juste à rappeler quelques chiffres importants : Entre 2019 et 2020, le rapport entre les recettes fiscales et le PIB devrait se contracter d’environ 10 % dans au moins 22 pays africains ; l’épargne nationale totale pourrait chuter de 18 %, les transferts des migrants vers l’Afrique de 25 %, et l’investissement direct étranger (IDE) de 40 %.

Les déficits budgétaires devraient doubler et la dette africaine atteindra vraisemblablement environ 70 % du PIB, contre 56.3 % en 2019. Bien que cette moyenne demeure soutenable, le rapport entre la dette et le PIB dépassera vraisemblablement les 100 % du PIB dans au moins sept pays.

Le moratoire du G20 sur la dette entrée en vigueur en avril 2020 accorde un répit indispensable aux pays africains, mais il demeure insuffisant. Il pourrait être nécessaire de suspendre et, dans certains cas, de restructurer la dette pour libérer des ressources essentielles en vue de réaliser l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Sur le moyen terme, à l’OCDE nous pensons qu’il est nécéssaire de rediriger les ressources financières vers des investissements productifs. Une intégration commerciale accrue garantie par la ZLECAf stimulerait en particulier les IDE dans des projets nouveaux, dont la part ressort actuellement à 7 % seulement du total des investissements en Afrique, contre 50 % en Asie et 14 % en Amérique latine et dans les Caraïbes.

La crise sanitaire a révélé la sur-dépendance de quelques chaines de valeur stratégiques, n’est-ce pas le moment de renforcer l’axe Euro-Africain ? Un axe qui constitue deux blocs d’un marché de plus de 2 milliards d’habitants.

Vous avez raison. La crise a en effet révélé la dépendance de l’Afrique à l’égard de l’économie mondiale aussi bien au niveau financier que commercial. En 2017, la Chine, les pays de l’Union européenne (UE) et les États-Unis représentaient près de 56 % des exportations africaines. De même la crise impacte les flux financiers extérieurs, qui représentent 11,6 % du PIB de l’Afrique (contre 6,6 % du PIB des économies en développement).

La pandémie a également perturbé des chaines d’approvisionnement cruciales, menaçant le bien-être des populations. Près des deux tiers des pays africains sont des importateurs nets de denrées alimentaires de base. De même environ 90 % des produits pharmaceutiques proviennent l’extérieur du continent (principalement de la Chine, de l’UE et de l’Inde).

Certaines régions africaines sont déjà très intégrées avec l’Europe. Par exemple, l’Afrique du Nord commerce plus avec l’Union Européenne qu’avec les autres régions africaines ou entre pays du Maghreb. On note tout de même un ralentissement des exportations vers l’Europe ces dernières année en faveur des pays émergents. La part des exportations en direction de l’Union européenne ayant reculé de 32.9% en 2001 à 16.3 % en 2017.

Renforcer la coopération Europe-Afrique pourrait favoriser un apprentissage mutuel, notamment à travers les 5 axes proposés par la Commission Européenne.

Par exemple, L’Union Africaine peut s’appuyer sur l’expérience européenne pour accélérer la mise en place d’un marché unique digital (par exemple, considérant la fin des frais d’itinérance, portabilité transfrontalière des contenus en ligne, protection des données, suppressions des obstacles au commerce électronique etc..) Une coopération renforcée, notamment à travers les IDE, pourrait permettre aux entreprises africaines dynamiques de tisser des relations utiles avec les multinationales leaders et de faciliter les transferts de technologie.

 »les entreprises africaines restaient peu compétitives »

Arthur Minsat

La Zlecaf est une opportunité unique pour les pays africains eux-mêmes, mais aussi pour les pays de l’OCDE. Quelles recommandations donneriez-vous pour que le commerce entre les deux blocs ne crée pas de dépendance unilatérale ? Autrement dit, quelle gouvernance et quelle régulation pour un cadre équilibré et durable ?  

Avant la COVID-19, les marchés régionaux du continent connaissaient une croissance rapide, la demande de produits transformés augmentant 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale. Ces marchés restent à fort potentiel pour les entreprises, tant africaines qu’étrangères.

Toutefois, les entreprises africaines restaient peu compétitives, tant sur le marché intérieur que sur les marchés émergents. La mise en place de la ZLECAf ne sera bénéfique qu’en améliorant les capacités productives des entreprises africaines afin de ne pas créer de déséquilibre entre les deux zones. Notre dernier rapport à l’OCDE « Dynamiques du Développement en Afrique 2019 » avait identifié 3 axes politiques sur lesquels s’appuyer : D’abord, cela consisterait à mettre en place des regroupements d’entreprises efficaces, en leur fournissant des services commerciaux leur permettant de renforcer leur spécialisation dans certains créneaux ainsi que de renforcer les liens entre les entreprises les plus productives et les autres, et s’atteler au problème de la pénurie de compétences.

Le second échelon pour encourager la création de réseaux de production régionaux pour favoriser les économies d’échelle entre les pays africains, attirer de nouveaux investisseurs, développer les complémentarités au sein des chaînes de valeur et éviter une course au moins-disant en matière de concurrence. Et enfin, renforcer les capacités des entreprises à prospérer sur de nouveaux marchés. Les politiques publiques peuvent apporter un soutien supplémentaire aux exportateurs grâce à la suppression des obstacles non tarifaires aux échanges continentaux, la simplification procédures administratives et les services douaniers, et l’amélioration des infrastructures de connexion – en particulier en ce qui concerne les trajets aériens, les routes et les ports.

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