Analyses

Publié le : 25/10/2021

Justin Vaïsse : le consensus de Paris n’existe pas (encore).

A quelques semaines du Forum de Paris sur la Paix qui se tiendra du 11 au 13 novembre 2021, la Newsroom a reçu Justin Vaïsse, fondateur de cette rencontre multilatérale qui s’est indéniablement installée dans le paysage de la gouvernance mondiale. Normalien, historien et ancien directeur du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS) du Quai d’Orsay de 2013 à 2019, Justin Vaïsse a également été directeur de recherche de la Brookings Institution à Washington.

Persuadé qu’une gouvernance mondiale adaptée est nécessaire pour répondre aux défis actuels, Justin Vaïsse crée le Forum de Paris sur la Paix en 2018. Sa conviction : répondre à la crise du multilatéralisme en proposant un espace de dialogue et de coopération autour des solutions de gouvernance mondiale. 

Depuis 2018, le Forum de Paris sur la Paix réunit ainsi des chefs d’Etat, des organisations internationales, le secteur privé et la société civile pour construire de nouvelles formes d’action collective. Cette quatrième édition s’attachera à stimuler une reprise plus solide et plus inclusive en s’attaquant aux fractures qui minent la gouvernance mondiale, en proposant des initiatives pour mieux gérer les biens communs mondiaux. Pour parler de ces enjeux, Justin Vaïsse a accepté de répondre aux questions de la Newsroom.

Lors de la dernière édition du Forum de Paris sur la Paix en 2020, le président français Emmanuel Macron et d’autres chefs d’Etats ont lancé un appel mondial pour un nouveau consensus multilatéral post-Covid-19. Emmanuel Macron avait parlé d’un « consensus de Paris » lors d’une interview donnée au Grand continent. Un an après, quel bilan tirez-vous de la gouvernance sanitaire mondiale ? Est-ce que le consensus de Paris existe vraiment ? 

Au Forum de Paris nous sommes convaincus que certains des grands principes qui fondent l’action des organisations internationales et des Etats ont changé. Nous avons fait ce constat car on ne vit plus dans le même monde que celui des années 90 et du consensus de Washington, consensus qui n’a jamais été consensuel en réalité. C’est un ensemble de 10 principes qui consistaient à libéraliser l’économie et qui servaient de guide au FMI et à la Banque mondiale. Depuis l’énoncé de ce consensus, de nombreuses choses se sont passées : la crise de 2008, la crise des inégalités, la vague populiste des années 2010 et bien sûr la crise climatique et la crise sanitaire. Tous ces éléments ont appelé à refonder les principes sur lesquels l’action internationale était basée. Je crois qu’il y a un point de vue partagé là-dessus désormais. Au Forum, à la suite de cette réflexion, nous avons apporté un certain nombre de contributions, essentiellement des tribunes, venant de notre communauté. Elles ont essayé d’explorer ces nouveaux principes de l’action publique, le lien entre Nord et Sud ou la place des plateformes dans la vie économique et technologique. 

Deuxième édition du Paris Peace Forum; Novembre 2019.

Je crois que le consensus de Paris n’existe pas encore, il n’y a pas vraiment d’accord global mais le climat général a changé. Le Forum a essayé de reprendre les esquisses du consensus de Paris et de le transformer en actes. Nous avons par exemple soutenu les initiatives de solidarité sur les vaccins, sur la relance économique, même si cela ne fonctionne pas toujours. Le nationalisme vaccinal a trop souvent remplacé la solidarité en quelque sorte. Le gap Nord/Sud quant à lui s’est creusé. Nous avons essayé sur les vaccins et la relance en particulier d’avancer vers une mise en œuvre de cet agenda pour passer de principes intellectuels à des principes concrets et pratiques. Le Forum a beaucoup travaillé avec le consortium qui s’est créé entre la Banque mondiale, le FMI, l’OMS et l’OMC et le secrétariat commun de ces 4 organisations pour lever les obstacles à la vaccination. Par ailleurs, nous avons encouragé le travail de Kristalina Georgieva au FMI pour faire aboutir les droits de tirage spéciaux (DTS), c’est-à-dire transformer de la monnaie qui n’en est pas vraiment et dont on a autorisé l’équivalent de 650 milliards de dollars en argent réel pour les pays en voie de développement grâce à plusieurs évènements que nous avons organisés entre les deux éditions du Forum.

Le Forum de la Paix a sélectionné 80 projets qui seront présentés cette année. Les réponses à ce quatrième appel à projets confirment le rôle du Forum en tant qu’acteur majeur de la coopération internationale, puisque près de 60 % des projets choisis sont mis en œuvre sur plusieurs continents. Le Forum de Paris sur la Paix continue également de mettre les pays du Sud et plus particulièrement l’Afrique au cœur de ses réflexions pour réduire le gap Nord/Sud dont vous avez parlé. Comment cette rencontre peut-elle contribuer à réduire les divisions majeures induites par la pandémie entre le Nord et le Sud ? 

Vaccins et ressources macro-économiques sont au cœur de nos actions mais il y a beaucoup d’autres enjeux. Le credo du Forum est d’être un lieu de dialogue et d’action Nord/Sud et Est/Ouest avec une dimension interétatique grâce la présence de chefs d’Etat africains, asiatiques, européens, latino-américains tout en donnant une place importante à la société civile. 

« La définition même du Forum est de résoudre des problèmes qui sont communs à plusieurs pays parce qu’ils appartiennent aux espaces communs : l’espace, le cyber, les océans, ou parce qu’ils se retrouvent à l’identique dans plusieurs pays et peuvent ainsi bénéficier de solutions communes. »

Justin Vaïsse

Le Forum choisit environ 10% des projets parmi les dossiers reçus. De nombreux projets viennent de la société civile mais 45% viennent des ONG par exemple. Nous recevons également des demandes de fondations, d’entreprises, d’organisations internationales comme le Comité international de la Croix-Rouge, l’Union africaine. Les relations internationales sont évidemment faites de la vie diplomatique mais elles sont plus larges plus que ça. Il y a un réservoir d’énergie gigantesque que l’on exploite avec ces projets-là, qui viennent des organisations internationales, des entreprises, des universités et des collectivités locales. Le gouverneur de Mombasa était par exemple présent il y a deux ans pour un projet très intéressant sur la déradicalisation et c’était un projet qui pouvait s’exporter ailleurs. Ces projets peuvent apporter des solutions à des problèmes communs et transfrontaliers. C’est la définition même du Forum. Nous tentons de résoudre des problèmes qui sont communs à plusieurs pays parce qu’ils appartiennent aux espaces communs : l’espace, le cyber, les océans, ou parce qu’ils se retrouvent à l’identique dans plusieurs pays et peuvent ainsi bénéficier de solutions communes. 

Nous n’accordons pas de financement aux projets mais leur apportons un label, une visibilité médiatique non négligeable. Lors de l’évènement, les projets bénéficient de feedback, de networking avec les acteurs de la gouvernance mondiale, d’ateliers avec des experts de haut niveau. On sélectionne également 10 projets qui font l’objet d’un suivi particulier, avec des mentors et un vrai travail de fond sur l’année complète.

Le Forum de Paris est financé à plus de 90% par des sources privées et diverses : des fondations philanthropiques, des entreprises privées, des banques de développement. On a également un fort soutien de la Commission européenne. L’indépendance du Forum est garantie grâce à la multiplicité des donateurs. 

Ces dernières années, l’administration américaine a adopté une attitude hostile à l’égard du système multilatéral. Pensez-vous que l’arrivée de Joe Biden donnera un nouveau souffle au multilatéralisme et à fortiori aux rencontres internationales tel que le Forum de Paris sur la Paix ? Joe Biden sera-t-il présent ? 

Joe Biden se rendra en Europe pour la COP26 de Glasgow et pour le G20, il ne reviendra donc pas à Paris pour le Forum. Mais cette année nous avons une surprise de taille, car nous aurons le plaisir d’accueillir Kamala Harris, vice-présidente des Etats-Unis. Elle prendra la parole lors de la cérémonie d’ouverture !

Il est certain que le Forum a été boycotté par l’administration Trump pendant 3 ans. En novembre 2018, Donald Trump lui-même était présent physiquement dans la capitale mais a choisi de ne pas venir alors que 55 autres chefs d’Etat étaient présents. Aucune personne de l’Ambassade n’était présente. C’était une hostilité de principe. Mais on y a survécu (rire).

Nous sommes donc très heureux d’avoir réouvert les canaux de discussion avec l’administration américaine d’autant plus que les Etats-Unis ont toujours été présents au Forum grâce à la vitalité des ONG et des fondations américaines mais nous n’avions pas eu de représentation officielle. Désormais, nous pouvons espérer un regain de la coopération multilatérale. Néanmoins, le multilatéralisme n’a pas uniquement souffert de l’administration Trump, beaucoup de pays se sont aussi repliés sur eux-mêmes. Les maux du multilatéralisme vont au-delà de l’administration Trump. L’antagonisme Chine/Etats-Unis marque l’ensemble du système international et rend les choses plus compliquées. 

Choc économique lié à la pandémie, vaccination des pays du Sud, changement climatique, prix des matières premières, cybersécurité… Face à l’ampleur des défis actuels, quelles priorités souhaiteriez-vous donner à la prochaine édition qui puissent dessiner le « monde d’après » ? 

Le thème de cette année vient d’une désillusion de l’après-Covid. Nous avions choisi comme thème « Bouncing back to a better planet », qui avait le mérite comme slogan de parler du rebond vers un autre modèle de croissance et de relations internationales. En réalité, nous ne sommes pas sortis du monde Covid. Nous avons donc décidé de consacrer le Forum aux obstacles à la reconstruction et au thème des fractures mondiales. « Mind the gaps » sera donc le thème de cette année pour s’intéresser au déficit de l’action. Nous connaissons les actions à mettre en œuvre mais il manque une volonté politique pour les vaccins, les DTS comme je l’ai mentionné. 

Il y a donc un « action gap » mais également un « ambition gap » pour le climat par exemple. Je ne suis pas très optimiste pour Glasgow. Car le gap Nord/Sud est très profond. Nombre des avancées faites sur les objectifs de développement durable (ODD), la réduction de la différence Nord/Sud, ont été perdues avec la crise. Elle nous a fait reculer pour le développement des pays moins avancés. En soit, c’est une très mauvaise nouvelle pour les ODD. Ce fossé Nord/Sud s’est creusé d’autant plus qu’on ne peut pas parler de « Sud global ». Quel point commun entre le Cambodge et le Maroc par exemple ou entre des pays chaotiques et des économies en voie de développement ? La pandémie a très clairement aggravé les différences. Les fractures se sont multipliées. A la fracture Nord/Sud, s’ajoutent aussi « l’inclusion gap », le « gender gap », et « l’elite gap ». Ces fractures lestent la reconstruction, empêchent la reprise et ralentissent l’avènement d’un monde post-Covid. Les questions climatiques cristallisent toutes les formes de fractures. Le Sud voit les négociations sur le climat d’une manière très différente dont les pays du Nord l’envisagent. Le développement est une des priorités les plus importantes pour les pays du Sud et la vision selon laquelle la constitution du stock de gaz à effet de serre est essentiellement une responsabilité des pays du Nord est toujours présente. 


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